mercredi 31 août 2011

VINDICTE POPULAIRE AU BENIN : Le glaive de la justice "125"








 

Vindicte populaire  au Bénin

Le glaive du “Tribunal 125”

Des exécutions sommaires d’auteurs d’actes  criminels ou présumés tels.  C’est cela la vindicte populaire. Une  pratique en vogue en République du Bénin. Il s’agit généralement de lynchage, de supplice du feu, des tortures ou toutes peines cruelles infligées par les populations locales aux personnes reconnues coupables de crimes, en particulier les voleurs pris en flagrant délit. Enquête sur un phénomène qui met à mal la présomption d‘innocence et le respect de la dignité humaine notamment le droit à la vie.


Au voleur! Au voleur! La clameur s’élève. La course-poursuite est engagée contre le voleur. Sous la pression de la foule survoltée, Justin Madjro abandonne son butin, une moto de marque Dream et s’enfuit à toutes jambes. En pleine adoration de l’Epiphanie, il pensait trouver le salut dans l’église du Christianisme céleste de Kologbomè. Il s’introduit avec fracas dans le sanctuaire et s’agenouilla devant le prédicateur, le suppliant tout en sanglots de le protéger. Mais c’était sans compter avec la détermination du groupe d’individus alertés.  Il fut sorti de force sous le regard impuissant des ouailles. Saisi par la hanche et violemment propulsé en avant, Justin Madjro fut conduit à 200 mètres plus loin. Subitement, un individu se fraie un chemin. Il est incontrôlable. Il veut en finir avec le voleur. Gourdin à la main, il lui assène un coup sec à la nuque. Justin Madjro s’affaisse, le crâne fracassé et giclant de sang rouge vermeil. D’autres coups pleuvent encore et davantage. Mais la sentence finale sera exécutée par un autre jeune homme. Une bouteille d’essence en main, il asperge le corps inerte du bandit puis met le feu. Cruel, le spectacle semble cependant joyeux. «C’est bien fait ! 100f d’essence et 25F d’allumette. C’est cela le  “Tribunal 125”», s’exclame un justicier. Cette scène se passait le 2 janvier 2011 dans la commune de Dangbo. Elle illustre bien le tragique phénomène en vogue au Bénin: l’exécution sommaire de tout criminel ou supposé tel. Elle est communément appelée «vindicte populaire».

Le réflexe de tuer, un drame national

La vindicte populaire est un genre de justice privée rendue par des populations qui décident de punir cruellement les criminels pour une infraction réelle ou supposée. Il est difficile de passer une journée au Bénin  sans entendre parler de ce fléau. Selon le professeur Dénis Amoussou-Yèyè, «c’est un phénomène qui répond à un état de notre mentalité primitive. Il répond à une psychologie collective où les individus n’ont plus de personnalité. Ils obéissent plutôt à la foule anonyme et sans sens critique. La cause principale est le manque de confiance en la justice et à la police».  Lasses d’avoir toujours raison mais jamais justice, les populations ont donc adopté la vindicte populaire comme mode opératoire pour réprimer les criminels ou présumés. Rien qu’en 2011, de nombreux cas ont été dénombrés un partout dans le pays. Dans la nuit du 02 au 03 janvier 2011, un voleur de moto de marque Bajaj a été brûlé vif. « La manière dont il a été tué et cruelle et pitoyable» , dira un témoin de la scène au quartier Hounsa. Le 04 janvier, Gbènoukpo Savi pris en flagrant délit de vol d’un mouton a subi le même et implacable verdict à Azowlissè dans la commune de Dangbo. Le 22 aout 2011, Raimi Bouraima, fieffé voleur de bêtes dans la commune d’Athiémé a été retrouvé mort les mains ligotées dans le dos à Awamè II. A côté du corps sans vie de ce fils de l’imam d’Athiémé, les auteurs ont garé sa moto à la quelle un mouton est accroché : unique preuve de son forfait. Moins récents, d’autres actes confirment le recours systématique à la vendetta. Le 25 mai 2010 Marcos Tayéwo, un directeur d’école à Kilibo a été froidement assassiné par les populations du bled qui l’ont soupçonné d’avoir jeté le mauvais sort sur un de ses écoliers. Au quartier Zogbohouè, Jérôme la trentaine environ a échappé de justesse à la sentence implacable « du tribunal 125 ».  Pris en flagrant délit pour un larcin ce mercredi 21 avril 2010, il était roué de coups de poing, de gourdin et de machettes par des riverains surexcités. Le corps ruisselant de sang, il a été arraché des mains de ses bourreaux par les éléments de la brigade anti-criminalité de Zogbo. Mais tous les lascars n’ont pas la même fortune. Le 17 mars à Abomey au quartier Soglogon, un Zémidjan a été passé au supplice du feu. Son second sévèrement battu. Leur tort a été d’avoir transporté deux cambrioleurs et leurs butins. Supplices cruels, lynchages, incinération sont les sentences des criminels ou présumés. Des scènes barbares et courantes souvent relayés par les médias. Pour  Me Mesmin DODJINOU, « il faut bannir et réprimer ces comportements antihumains ». Mais comment ? Me Julien Togbadja de la Ligue des droits de l’homme du Bénin propose que l’Etat mette en place une politique de répression systématique tout en faisant la promotion de la justice. « Il faut résoudre les problèmes de communication entre la justice et les populations, faire connaître les décisions de justice et engager une action promotionnelle pour la défense du droit à la vie, à la sécurité, à une justice équitable et au respect de la présomption d’innocence». La soif de justice, que dis-je, de la vengeance reste fortement ancrée dans les mœurs au Bénin. Le 20 octobre 2009, à Sainte-Rita en plein cœur de Cotonou, le sieur Houékèssi Toffa, charlatan de renom à Bopa, a été sollicité par une commerçante dont la boutique a été cambriolée pour envoûter les auteurs qui ont échappé à la vigilance des habitants du quartier. Dans leur paranoïa, les béninois constituent quelque fois des groupes d’auto-défense. Le 08 novembre 2010, deux voleurs ont été brûlés vifs au petit matin suite à l’opération « Agontinkon sans voleur »

Le colonel civil Dévi, un justicier réhabilité

La vindicte populaire a atteint ses heures de gloire en 1999 dans les départements du Mono et du Couffo. A la tête d’une milice, « Camp né Adja », un « Zorro » du pseudonyme de Colonel civil Dévi, a cruellement tué avec la complicité active des populations de Djakotomey, Klouékanmè, Azovi, Dogbo et environs plus de 600 criminels ou supposés selon les estimations de la ligue des droits de l’homme au Bénin. Au plan local, la nostalgie de cette page tragique du renouveau démocratique du Bénin est encore vive. « Dévi  a mis fin au vol, au viol, au trafic d’organes humains et aux embuscades », nous a confié le sexagénaire ADAN, conseiller de village de Loko-Atoui. Après des démêlés avec la justice, le célèbre justicier a été réhabilité. Il est depuis 2007 le roi de Loko-Atoui son village natal. Le 13 juillet 2011, il nous reçoit dans sa cour royale. Dans son séjour, sont crânement gravées  au mur des photos prises avec l’ancien président Mathieu Kérékou, le révérend pasteur Agbaossi et le général Azongniho. Des motifs de fierté. Paré de ses plus beaux attributs, le colonel civil Dévi, pardon, le roi Lokonon Sowadan sort de sa cour à pas majestueux. Au pas de la porte, ses sujets lui prêtent allégeance et ensemble, nous arpentons les ruelles, à la découverte de son royaume. Une  visite guidée de sa Fazenda où ses vingt femmes s’affairent à la préparation du gari. Puis la stèle, un grand monument à son image,  érigé le 20 juillet 1999 en reconnaissance de ses « exploits ». Dans un français approximatif, l’homme se laisse aller à des confidences. « Je démens les allégations des mauvaises langues. Je n’ai jamais été appréhendé. Je me suis rendu de mon propre gré à la gendarmerie de Dogbo. Et au procès, j’ai été déclaré non coupable. Je ne regrette rien de tout ce qui s’était passé mais je ne recommencerai plus. Les populations en redemandent chaque fois qu’il y a l’insécurité dans notre zone. Mais moi, Je demande simplement l’aide de l’Etat pour assurer la sécurité civile de mes compatriotes ». L’icône de la vindicte populaire s’est peut-être reconverti. Mais le phénomène a toujours le vent en poupe. Les dérapages aussi.

Les dérives de la justice populaire


« Je suis traumatisé », nous a confié Jacques Oho, célèbre artiste musicien, sur les lieux de son drame vécu un an plus tôt à Cadjèhoun. Dans la nuit du 16 juin 2010, il a été pris à partie par les habitants d’une concession dans la rue en face des feux tricolores. « Je suis venu chercher ma moto que j’ai déposé ici dans la journée pour me rendre à Porto-Novo en voiture avec mon ami qui loge ici depuis son retour au pays », leur a-t-il expliqué. Mais ils n’ont voulu rien comprendre. Pour eux, c’est un voleur de moto qui doit passer au supplice. Roué de coups sévères, ils étaient à deux doigts de le brûler quand son ami est arrivé tout stupéfait. « Je me suis soigné puis j’ai porté plainte. Les auteurs ont été condamnés à trois mois de prison avec sursis et au versement de trois cents mille francs CFA de dommages. Mais la décision n’a pas été exécutée. Je remets tout à Dieu ». Comme Jacques, d’autres citoyens ont été aussi des victimes innocentes de la vindicte populaire.  Le 05 mai 2010,  deux jeunes rasta men ont été assassinés dans la cité des Houégbadjavis par les habitants qui les soupçonnent d’être à l’origine des meurtres en série de mineurs qui ont secoué la commune. Ils se sont fiés aux révélations d’un charlatan pour qui la coupe de cheveux des victimes serait inquiétante. Le 19 août 2011, des individus à bord d’un véhicule noir avec des vitres teintées ont été charcutés par les populations de Zagnanado après avoir forcé un barrage de la gendarmerie, Pour eux, les victimes seraient forcément des criminels que pourchassent les gendarmes en poste à Kpédékpo. Le 24 novembre 1999, 10 ressortissants nigérians ont été sommairement exécutés au marché Dantokpa. Les auteurs des actes crapuleux les soupçonnaient de vol de sexe. En fait il s’agissait d’une simple sensation de disparition de sexe lorsqu’ils croisaient les Ibos. Dans cette situation de non droit, on a dénombré assez de règlements de compte entre amis, en couples ou entre partenaires politiques. La ligue des droits de l’homme au Bénin a souvent dénoncé ces dérives accusant même l’Etat de collaborer avec les auteurs. Mais ce qui est beaucoup plus mis en cause c’est la passivité et l’inefficacité de la Justice et  la défaillance des forces de sécurité publique.

La Justice et les forces de l’ordre à la barre


Le 18 août 2011, les députés béninois ont adopté le protocole d’accord facultatif se rapportant au pacte international relatif aux droits civils et politiques adopté et proclamé par l’Assemblée générale de l’ONU dans sa résolution 44/128 du 15 décembre 1989 visant à abolir la peine de mort. Selon l’article 1er de ce protocole d’accord, « aucune personne relevant de la juridiction d’un Etat partie au protocole ne sera exécutée…»”. Pourtant Au berceau de la démocratie africaine, la privation arbitraire ou illégale de la vie à tout criminel ou présumé apparaît comme un spectacle joyeux. Face à ces actes attentatoires à la dignité humaine, à l’intégrité physique et au principe universel de la présomption d’innocence face la Justice béninoise a souvent été accusée d’être lente et inefficace. Sur cette passivité, les pouvoirs ont été interpellés à maintes reprises par la ligue des droits de l’homme au Bénin qui a fait « du parti pris pour l’homme » sa devise. Depuis on a noté quelques réactions tardives et timides de la justice. Suite au tollé des associations de défense des droits de l’homme, l’Etat a pris des mesures. Des instructions ont été données aux tribunaux de première instance pour que les auteurs des actes soient appréhendés et jugés. Dans le Mono-Couffo et l’Atacora-Donga, le Projet d’appui au secteur de la justice a été mis en œuvre pour rapprocher la justice des citoyens. Mais il faudra peut-être plus pour éradiquer le mal. Les forces de sécurité publique ne sont pas aussi exemptes de tout reproche. La police notamment est accusée de défaillances : retard dans les interventions, absence de suites pénales, insécurité, remise en liberté systématique des criminels, autant de facteurs qui ont favorisé la vindicte populaire au niveau des populations exaspérées. La gâchette facile, policiers et gendarmes ont aussi pris l’habitude d’exhiber comme un trophée les corps sans vie de malfrats abattus au cours de leurs opérations. Le 03 juillet 2010, Narcisse Kpohounto a été abattu par les éléments de la brigade de gendarmerie de Godomey au cours d’une patrouille nocturne. Après le hold-up du 17 juin 2010, Pierre Loko, le commissaire central par intérim du Commissariat central de Cotonou déclarait en toute fierté face à la presse « l’opération a été sanctionnée par des résultats positifs avec trois malfrats abattus ». Le 13 décembre 2010, suite à des renseignements, les éléments de l’unité des RAID ont filé un groupe de malfrats. Quatre d’entre eux ont été abattus alors qu’ils poursuivaient une commerçante. Le 1er avril 2O11, pour avorter un braquage en préparation, les éléments de la compagnie de gendarmerie de Pobè appuyés par la GIGN ont abattu un malfrat du nom de Kègnidé après une course poursuite dans la palmeraie de l’institut de recherche des huiles et oléagineux. Le même mode opératoire face aux criminels. Mais l’opinion publique en l’occurrence les activistes des droits de l’homme s’indignent et s’interrogent souvent. Pourquoi ne pas les mettre hors d’état de nuire ? Les images choquantes diffusées dans les médias audio-visuels sans aucun respect de la déontologie ont, semble-t-il, forgé dans l’opinion l’impression que le citoyen peut impunément se rendre justice en éliminant tout criminel. Ainsi, le recours systématique à la machette, au gourdin, à l’allumette et à l’essence pour se venger des sorciers, des auteurs de crimes et autres délits prime désormais sur la Justice.
Enquête réalisée par Jérémie AVADJI

mercredi 1 décembre 2010

RAPPORT GENERAL DE LA CONFERENCE

Je ne vous cacherai pas mon goût pour les textes historiques. Je vous propose celui qui a mis le Bénin sur la route du renouveau démocratique. bonne lecture



RAPPORT GENERAL DE LA CONFERENCE

(Présente par M. Albert TEVOEDJRE, rapporteur général)


Comme chacun sait désormais, à la suite de la session conjointe des organes centraux de l’Etat les 6 et 7 décembre 1989, une décision a été prise visant à libérer le pays de l’idéologie du marxisme-léninisme, visant aussi à une séparation du parti et de l’Etat, à la création d’une nouvelle structure gouvernementale, et à la convocation d’une Conférence Nationale des Forces Vives du Pays. L’actuelle Conférence qui s’achève est l’application de cette décision du 7 décembre.
Nous tenons immédiatement à dire notre très vive appréciation au Comité Préparatoire, à son Président, le Ministre Robert Dossou, à son Vice-président, le Ministre Pancrace Brathier, et à chacun de ses membres. L’œuvre accomplie justifie amplement leurs efforts, leur engagement et leur détermination.
Cette Conférence a réuni près de cinq cents participants, venant des horizons les plus divers ( paysans, travailleurs de tous ordres, cadres de l’administration, partis et sensibilités politiques, associations de développement, organisations non gouvernementales, représentants des cultes, sans oublier des personnalités ayant exercé sur le plan national ou international des fonctions de premier plan). Cette rencontre exceptionnelle a été largement amplifiée par la Presse nationale et internationale et particulièrement par les organes de radiodiffusion et de télévision qui ont accompli un extraordinaire effort et qu ipermettent ainsi au Peuple tout entier de participer à l’événement. Les centaines de messages d’encouragement et de félicitation venant de partout à l’intérieur et à l’extérieur du Pays démontrent clairement, s’il en est encore besoin, la portée historique de cette Conférence. Ajoutons que le Président de la République a été un participant régulier à la Rencontre qu’il a solennellement ouverte et avec laquelle il a été en contact à tout instant.
C’est sous votre présidence, Mgr Isidore de Souza, que cette Conférence s’est déroulée. Vous êtes avec nous entré dans l’Histoire décisive de ce pays. Au nom de votre foi, de votre disponibilité profonde pour ce Peuple, vous avez conduit nos travaux avec une compétence sans égale, avec une impartialité jamais prise à défaut, avec une patience dont vous seul étiez capable. La Conférence entière, unanime, me demande de vous remercier et de vous dire nos vœux les plus sincères et les plus fraternels pour le succès de votre noble mission au milieu de nous.
Mesdames et Messieurs, que dire maintenant de l’atmosphère générale de nos travaux ? Quels grands problèmes ont été soulevés ? Quelles décisions capitales peut-on retenir ? Quelle vision avons-nous maintenant de notre destin ?
« Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans perdre un instant te mettre à rebâtir,
Tu seras un homme mon fils… »

Tout observateur attentif auprès de vous ces derniers jours aura ressenti avec une intensité profonde qu’une Nation, qu’un Peuple plongé dans la nuit s’arc-boutait soudain autour d’un même radeau, ou d’une même chaîne, prenant appui sur sa dernière chance de survie et brisait ses liens, se libérait et sortait rayonnant le visage en larmes et en sang méconnaissable peut-être, mais définitivement vivant.
Vous vous attendez donc à ce que je vous dise dans ce rapport les piqûres d’épines ressenties, mais surtout les fleurs ensemble amassées. La première belle gerbe, c’est la Conférence Nationale elle-même. Nul ne pouvait y croire. Chacun de nous ici a émis, ou partagé ses doutes et ses craintes, et même sa certitude qu’il s’agissait d’un piège, un de ces nombreux pièges que les pouvoirs en difficulté imaginent facilement pour reprendre leur souffle et poursuivre leur emprise sur des Peuples asservis. Et pourtant, voici que soudain tout ce pays dans sa réalité profonde significative se retrouve en Etats généraux de la Nation. Voici que des hommes et des femmes qui ne se connaissaient peut-être pas dont certains se haïssaient, dont les intérêts s’opposaient, dont les souffrances s’excluaient , se retrouvent pendant des jours et des nuits pour crier ensemble leur espérance.
Qu’ils soient venus de Tounkountouna ou de Savalou, d’Avrankou ou de Comè, les participants à cette Conférence ont tous pris la mesure de l’événement en création et de l’Histoire qu’ils étaient appelés à façonner. Et vous êtes donc tous d’accord, je crois, pour que j’affirme en votre nom à tous que la première constatation de votre Rapporteur général est que le Président Mathieu Kérékou en prenant l’initiative de ce rassemblement a certainement obéi à des contraintes économiques et sociales mais qu’il a de toute façon été l’artisan d’un événement majeur : la naissance d’une nouvelle République. Monsieur le Président de la République, sachez que la Nation entière vous est reconnaissante pour cet acte de courage politique. Cette première constatation que nous devons relever se fonde sur une deuxième nécessité, celle des raisons profondes de notre rassemblement. Qui ne se souvient de la triste histoire du jeune Abel qui nous a été rappelé ici même ? Qui ne se souvient que depuis ce temps, l’Humanité a gardé précieuse en elle la leçon qui fonde notre résurrection :

L’ŒIL DE LA CONSCIENCE

Souvenez-vous ; lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes
Caïn se fut enfui de devant Jeovah
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine qui dirent :
« Couchons nous sur la terre et dormons »
Caïn ne dormant pas songeait au pied des monts
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres
Il vit un œil tout grand ouvert dans les ténèbres
Et qui le regardait dans l’ombre fixement ».
Caïn tenta tout, il marcha trente jours, il marcha trente nuits
Il chercha un asile sûr : la grêve des mers, les tentes du désert,
Une barrière de bronze, une ville énorme et surhumaine avec une enceinte de tours où l’on grave sur la porte : « Défense à Dieu d’entrer ». L’œil n’avait toujours pas disparu.
Alors le malheureux crut trouver la solution ;
« Je veux habiter sous la terre comme dans son sépulcre un homme solitaire
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien ».
On fit donc une fosse et Caïn dit : « c’est bien ! »
Puis il descendit tout seul sous cette voûte sombre
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et quand qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn »
Cet œil de la conscience, pardonnez que je l’évoque pour résumer le cheminement de votre argumentation, d’une argumentation sans faille que vous avez construite en trente années d’expérience, de patience et d’errements divers.

Vous avez dit et je le rappelle : « L’argent ne peut plus être notre maître ». tournant en effet le dos à notre histoire et notre géographie, à nos arts, à notre habileté, nous avons refusé notre croissance à partir de notre être et de nos ressources. Préférant l’immédiat de quelques-uns au « moyen terme » de tous, nous avons choisi d’élargir épisodiquement le petit cercle des privilégiés et continuons d’étouffer les énergies du plus grand nombre. L’argent devenu notre maître nous dicte toutes nos extravagances, toutes nos faiblesses, tous nos abus. A cause de l’argent qu’il nous faut à tout prix, nous nous mettons en danger de n’avoir plus de culture authentique, plus de liberté, plus de respect pour rien, plus de famille.
Verrès et Cartilina surgissent de partout et il n’est même plus de Cicéron pour dénoncer les scandales qui s’accumulent. Néron plus arrogant que jamais s’est installé, ce qui veut dire l’heure des martyrs…. Nous nous sommes donc retrouvés assassins de nos propres valeurs. Abel disparu, nous ne pouvions plus dormir. L’œil s’est allumé dans notre nuit de honte et nous a conduits à la Conférence des Forces Vives de la Nation.
Vous avez dit Mesdames et Messieurs, et je le rappelle, le Pouvoir ne peut plus être confisqué par quelques-uns pour l’écrasement des autres. Oh certes toute société doit s’organiser autour de quelques idées fondamentales. Elle doit se donner des dirigeants pour le conduire et servir les intérêts généraux. Mais nous avons appris à nos dépens que tout pouvoir livré à lui-même devient fou. Nous avons appris que « l’autorité se fonde sur la raison – si tu commandes à ton peuple d’aller se jeter à la mer, il fera la révolution » Mais parce que le pouvoir facile nous a tentés, parce que nous y tenions à tout prix, parce que sans lui nous paraissions vides à nous-mêmes nous n’avons rien épargné : violences de toutes sortes, tortures, meurtres avoués ou non… pourvu que nous soyons sûrs que nous sommes seuls à bord et que nous régnons. Nous avons oublié que « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté , l’indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux Rois et de leur donner quand il lui plaît de grandes et de terribles leçons…. C’est ainsi qu’il instruit les princes, non seulement par des discours et des paroles, mais encore par des effets et par des exemples ». Là encore, l’œil de conscience s’est allumé et nous poursuit dans la tombe de nos épreuves. Vous me pardonnerez de ne plus rappeler dans les détails, les souffrances que vous avez longuement décrites. Depuis les enfants dans la rue, les femmes devenues nos choses alors qu’elles sont nos mères et nos références de valeurs sûres, les travailleurs sans salaires et donc sans considération et sans avenir. Vous me pardonnerez de ne plus rappeler cela dans le détail puisque vous l’avez si bien dit et que chacun de nous en a eu le cœur bouleversé et l’esprit troublé au point que nous avons décidé de nous transformer en Etats généraux de la Nation, de proclamer sans ambiguïté la souveraineté de notre rassemblement et la force exécutoire de nos décisions. Pourquoi cette révolution ? Cette révolution est fondée sur la vérité » la vérité qui suscite au plus timide front que son amour visite, une sereine audace à l’épreuve de tout. » Cette vérité est que nous avons eu mal, un peuple qui a mal et qui le ressent est un peuple en voie de salut, car, « Seul ce qui fait mal, très mal, saisit l’homme tout entier et accélère le processus d’irruption de l’esprit en lui »
Vous vous attendez donc que je vous rappelle ici vos décisions essentielles en ce qui concerne la direction des affaires de l’Etat. D’abord, vous voulez désormais un Etat de droit dans lequel le pouvoir est service.
Vous voulez que l’autorité soit recentré en son sens essentiel « Autoritas » prendre les autres en charge pour les faire grandir.

POUR UN VERITABLE ETAT DE DROIT

Vous voulez un Etat de droit où le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire soient clairement séparés. Et voulez une presse libre et responsable. Vous voulez aussi que puissent s’exprimer et fleurir des mouvements associatifs, des coopératives dynamiques et productrices de biens. Vous voulez que les hommes et les femmes de ce pays aient le droit absolu et inaliénable à mettre l’intelligence au centre de leur vie. Et vous avez bien voulu retenir ce mot d’un philosophe contemporain : « Quand l’intelligence déserte le forum, la médiocrité s’installe et tout finit en dictature ». L’intelligence et l’imagination au pouvoir, vous avez résolu d’en désormais l’axe de notre organisation sociale et politique. Vous voulez que les libertés fondamentales soient garanties pour tous et que nul ne s’arroge le droit de chosifier l’autre et de le mettre à genoux. Notre peuple a souffert dans son histoire la tragédie de l’esclavage et de la condition servile. C’est donc par tragique inculture historique qu’aujourd’hui avec l’aide de spécialistes qui ont fait leurs preuves, des nègres se retrouvent torturant et tuant d’autres nègres. C’est par tragique inculture historique que des gouvernements indépendants organisent eux-mêmes la dispersion de leurs peuples à travers le monde, faisant de l’état de réfugié le moins anormal qui soit désormais en cet univers de violence et de haine.
Nos décisions dans le domaine politique sont nombreuses. Les rapports, motions et résolutions seront tous retranscrits et publiés en temps opportun dans leur intégralité. Mais vous voulez que je vous rappelle l’essentiel. Nous avons décidé du changement. Nous aurons une nouvelle Constitution à soumettre au Référendum populaire dans les prochains mois. Cette Constitution consacrera un régime entièrement démocratique pour un développement fondé sur le travail, la liberté et la solidarité. En attendant cette Constitution et les élections législatives et présidentielles prévues pour janvier et février 1991, une structure de transition a été mise en place. Sous votre autorité de Chef d’Etat, Monsieur le Président Mathieu Kérékou, un gouvernement sera installé, ayant à sa tête un premier ministre. Nous avons unanimement désigné Monsieur Nicéphore Soglo.
Cher Monsieur Nicéphore Soglo, si le Président de la République veut bien accepter les conclusions de nos travaux, vous serez dans quelques jours le Premier Ministre et le Chef du Gouvernement de notre pays. Le Peuple béninois par ma voix et à travers ses représentants authentiques ici rassemblées vous apporte sa confiance et son soutien affectueux et déterminé. En cette période de turbulences économiques et d’ajustement structurel, nous savons que le navire est entre de très bonnes mains.
Pour réguler les opérations nationales qui s’imposeront ces prochains mois, il est institué un Haut Conseil de la République, dont le mandat est le suivant :
  • Contrôler le suivi des décisions de la Conférence Nationale ;
  • Exercer la fonction législative, notamment en matière budgétaire ;
  • Contrôler l’exécutif ;
  • Etudier les amendements qui seraient reçus après la popularisation de l’avant projet de Constitution ;
  • Superviser les élections législatives et présidentielles, ainsi que le règlement du contentieux électoral ;
  • Approuver l’avant-projet de Constitution ;
  • Assurer l’accès équitable des partis politiques aux mass-médias officiels et veiller au respect de la déontologie en matière d’information ;
  • En cas de vacances de pouvoir, désigner en son sein et selon le cas un membre pour assurer l’intérim du Président de la République ou du Premier Ministre ;
  • Assurer la défense et la promotion des droits de l’homme tels qu’ils sont proclamés et garantis dans la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples.
Une commission de rédaction de la prochaine Constitution est désignée, dont les travaux nous seront remis dans les toutes prochaines semaines. Notre ami, le Professeur Maurice Glèlè Ahanhanzo Conseiller juridique de l’UNESCO a bien voulu accepter d’y veiller personnellement. Enfin, un calendrier à la foi souple et précis permettra d’installer les nouvelles institutions à la date du 1er mars 1991.
Nous avons choisi de nous réhabiliter et de nous respecter. Parmi vos autres conclusions essentielles permettez-moi de relever votre attitude face à la question des forces armées. Ici, je ne vais pas révéler un secret d’Etat, mais je fais appel au souvenir des Présidents Hubert Maga et Justin Ahomadégbé lorsque nous entreprenions de négocier les termes de notre indépendance : le Général De Gaule avait dit à nos futurs Chefs d’état en une séance pathétique comment lui, militaire, percevait l’avenir de nos institutions, et il avait les plus grands doutes sur la manière dont nous pourrions utiliser les forces armées. Sur ce point vous l’avez dit, la réflexion doit se poursuivre. Fort heureusement, les responsables de nos structures militaires viennent de prendre une décision qui fera d’eux dans le tiers-monde les annonciateurs d’une aube nouvelle. En décidant librement de se retirer de la gestion des affaires publiques, en faisant le choix d’une vie démocratique, notre armée vient de donner une leçon qui retentira loin, très loin, sur tout le continent. Notre rapport se devait de le consigner formellement.
Nous l’avons dit : le pouvoir, l’autorité, le gouvernement, c’est un service. Mais un service au bénéfice de qui et avec quels moyens ? Votre rapporteur général a retenu une idée essentielle émise par plus d’un : l’homme au centre du développement ; l’homme au cœur de la croissance économique et du partage des biens. Encore faut-il que nous sachions définir notre développement comme étant la maîtrise à partir de notre environnement culturel, des ressources et des techniques permettant la santé physique pour tous, la santé mentale pour tous et la santé pour tous.
Notre pays, le Bénin, traverse une crise économique et financière d’une exceptionnelle gravité. Y a-t-il des moyens d’y porter remède ? la réponse de cette Conférence Nationale a été sans ambiguïté : malgré ses lourds handicaps, ce pays est riche de potentialités ; ce pays peut s’en sortir. Comment ? Vous avez sur ce plan souligné des réalités très concrètes. Ces réalités commandent d’observer que nous disposons de richesses intérieures fondées sur notre agriculture vivrière et commerciale ; que le Bénin est l’un des pays du Continent qui peut assurer l’autosuffisance alimentaire de toute sa population et exporter vers les pays voisins, notamment le Nigéria, non seulement le riz qui vient d’ailleurs, mais encore le maïs, le manioc, l’igname, cultivés chez nous ainsi que les produits de la pêche. Déjà à l’intérieur de ce pays, en parcourant nos marchés, en observant la circulation sur nos routes, en notant les constructions entreprises dans nos villes par diverses individualités, bref en tenant une bonne statistique de l’argent dépensé par nous-mêmes dans l’espace national, il apparaît qu’un divorce existe entre les structures de l’Etat et ses moyens d’une part, et les structures des collectivités autonomes avec leurs propres ressources d’autre part.
Pour que ce hiatus soit corrigé, il faut une chose première : un comportement différent des dirigeants face à l’argent. Il ne s’agit pas de dire : « j’ai des milliards » ; ceci a peu d’importance réelle dans ce pays. Par contre, un comportement de frugalité et de solidarité est un exemple que notre Peuple attend, un exemple qui aura à coup sûr un effet multiplicateur. C’est à partir de là que le changement s’opèrera. Regardez nos structures qui portent des valeurs, nos églises, nos temples, nos mosquées. Ces structures ne sont pas riches, elles n’ont sans doute pas des milliards, mais parce que nous croyons profondément qu’elles sont à notre service, qu’elles rejoignent nos soucis profonds, que sans elles quelque chose d’essentiel en nous serait brisé ou anéanti ces structures trouvent généralement les moyens d’agir et de servir la collectivité. C’est un exemple qui n’est pas probant en tous domaines, mais il éclaire le chemin. Les ressources intérieures, c’est aussi une autre manière de gérer la chose publique. Nous n’avons pas les moyens d’administrer la société comme cela est la norme à Paris ou à Washington. Nos frères yoruba le disent : c’est la maison que l’on regarde avant de donner un nom à l’enfant. S’habiller à sa taille, se chausser à son pied, voilà la vraie sagesse. Or les milliards que nous dépensons en pure perte parce que nous avons une administration aux méthodes inadéquates, parce que nous multiplions et gardons des structures ou des services inutiles, sont autant de richesses diverties de l’essentiel. Et il y a ces ressources inexplorées et disponibles immédiatement, comme il a été rappelé à cette conférence. Les transferts de liquidité des travailleurs algériens vers leur pays à partir de la France, l’importance pour l’Israël des Communautés Juives de la diaspora, la solidarité des projets animés dans leur village par les portugais de l’étranger, voilà quelques exemples qui devraient nous éclairer….

LA DIASPOPRA : UNE SOURCE DE RICHESSE

Un million de Béninois au Nigéria un autre million dispersé entre le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Gabon et la France, voilà une source de richesse qu’aucun gouvernement jusqu’à présent n’a vraiment organisée. Or ces hommes et ces femmes profondément attachés à leur pays d’origine ne demandent mieux que de contribuer à son relèvement pourvu que s’installe un régime qui suscite leur confiance. Une autre source de richesses, ce sont nos relations avec nos partenaires de la Communauté internationale. Nous disons bien partenaires , il ne s’agit pas de mendier : il s’agit de construire ensemble, et cela est possible. Le Nicaragua a obtenu des organisations non gouvernementales une table ronde très originale, celle de la solidarité pour un développement authentique. Si nous sommes fidèles à nos engagements au cours de cette conférence, c’est un chemin que nous pouvons aussi emprunter en nous fondant sur des projets concrets visant la satisfaction des besoins immédiats de nos populations. Les organisations non gouvernementales sont devenues un appui très puissant pour le développement. Elles sont religieuses ou laïques, et elles ont désormais dans diverses institutions internationales, des droits de tirage , des lignes de crédit, bref des possibilités d’appui directs qui doivent pouvoir nous servir immédiatement, notamment dans tout ce qui touche les services éducatifs, les services de santé, l’environnement urbain, le développement rural… Certes, n’abusons de rien, et ne donnons à personne l’impression que la solution de nos problèmes sera facile. Ce que votre Rapporteur a retenu de vos délibérations, c’est que des réponses financières existent véritablement pourvu que nous nous attelions nous-mêmes à mettre en œuvre un programme national de redressement économique et social.
Vous vous êtes attachés à mieux cerner les contours du Programme d’Ajustement Structurel pour le comprendre et le mettre en œuvre, et vous savez désormais que ce programme est un concours qui nécessite un comportement d’adulte, une administration rigoureuse, des hommes compétents. Je ne veux pas insister sur d’autres axes importants des travaux de notre commission des affaires économiques. L’excellent rapport d’Idelphonse Lemon qui nous a démontré ici sa compétence indiscutable en ce domaine sera disponible au cours de cette même journée. Le programme d’Ajustement structurel couplé avec le programme national de redressement économique et social nous mettra sur le chemin de la sortie décisive de la crise qui nous étreint et dont l’une des conséquences les plus graves est le sinistre qui s’est abattu sur notre système scolaire. Nos écoles sont fermées. Des mesures urgentes sont attendues pour redéfinir notre école par rapport à la vie et à l’emploi. Notre école doit pouvoir satisfaire trois objectifs : formation générale, formation à l’emploi, formation du caractère. Elle doit pouvoir mettre le jeune qui en sort en relation avec un réseau économique pouvant le porter individuellement ou dans le cadre d’une coopérative de production.

ACCORDER UNE ATTENTION PRIORITAIRE A L’EDUCATION

En attendant que les états généraux de l’éducation que vous avez voulus, nous permettent d’appréhender une autre vision de la formation et de l’utilisation de nos ressources humaines, il nous faut agir pour des secours d’urgence. Ainsi, tous les élèves et étudiants en classe d’examens devraient recevoir une attention prioritaire au niveau de mesures exceptionnelles à imaginer sans tarder sur le plan national, et sur le plan possibilités de bourses étrangères que nous pouvons négocier dans les prochains jours, je dis bien dans les prochains jours, car nous n’avons pas le droit de sacrifier toute une génération en attendant l’aboutissement des négociations avec les syndicats. Le prochain gouvernement devra prendre très à cœur la solution de cette préoccupation majeure dès la première minute de son installation. Notre commission de l’éducation, entre plusieurs propositions dont vous prendrez également connaissance avec attention, a mis un accent particulier sur la science. Cela est très heureux. Les peuples qui se développent sont ceux privilégient la recherche scientifique et ses applications. Le Bénin Nouveau devra prendre très à cœur cette orientation pour créer un réseau de chercheurs éprouvés dans les domaines des besoins essentiels de la Nation. Ici la coopération internationale devra être utilisée judicieusement tant au plan des ressources que dans la mise en rapport avec les structures les plus performantes.

POUR LA DEMOCRATIE ET LE RESPECT DES DROITS DE L’HOMME

Mesdames et Messieurs, « le jour qui passe est passé, l’heure qui sonne est sonnée, demain seul reste et les après-demain ». nous avons perdu assez de temps dans ce pays ; nous avons perdu beaucoup de temps. Mais nous venons depuis hier de gagner un siècle, celui qui vient. Or ce siècle lui même peut encore nous échapper si nous manquons de vigilance et d’audace. Vous l’avez dit vous-mêmes, rien n’est acquis ; et donc je vous remets en mémoire que je vous ai entendus en appeler solennellement à tous ceux qui vous écoutaient pour qu’ils défendent eux-mêmes leurs libertés et leur développement par les voies pacifiques que nous avons choisies. Je vous ai entendus leur rappeler de rassembler leurs énergies pour enfin promouvoir leur développement dans la solidarité d’un Peuple ressuscité. Je vous ai entendus en écoutant attentivement Patrice Gbégbélègbè et notre ami Mitobaba en appeler à tous nos amis de par le monde. Nous avons choisi en toute responsabilité un système de gouvernement fondé sur la démocratie, et sur un développement endogène et autocentré. Nous faisons ce choix en un moment où le monde entier vibre aux accents de la liberté. Récemment, le premier ministre français M .Michel Rocard et c’est encore vous qui l’avez rappelé, recevant les ambassadeurs de France réunis à Paris a tenu à souligner des choses essentielles qui ne peuvent nous échapper. Je cite Michel Rocard :
« Il n’y a pas de remède à des situations de crise économique et sociale qui ne procède d’abord d’une volonté politique, passant notamment par un approfondissement de la démocratie et du respect des droits de l’homme.
Ceci est vrai en Europe, ceci est vrai en Amérique Latine, mais ceci est vrai également en Afrique.
Il nous faut sans faiblesses rappeler à nos amis africains que la liberté de pensée, d’exprimer et d’agir – qui suppose un respect pointilleux des principes fondamentaux des droits de l’homme – est un facteur essentiel de développement.
Il serait de mauvaise politique de transiger sur l’essentiel : sans liberté, il ne peut y avoir de développement durable.
Le salut en Afrique, comme ailleurs dans le monde ne pourra émaner que du courage et du souci de vérité et de justice des dirigeants politiques. Les valeurs essentielles de la démocratie, de la solidarité et du respect des droits de l’homme sont leurs meilleurs atouts face aux défis des années futures »
Il nous plaît de souligner ces mots de Michel Rocard car nous étions déjà tenté de désespérer de nos amis et du monde un peu comme ces Polonais de naguère qui lançaient le cri resté fameux : « Dieu est trop haut et la France trop loin ».
Si je traduis bien les sentiments de notre assemblée et ses propos elle veut que je vous demande cher Monsieur l’Ambassadeur de France de transmettre au Président François Mitterand personnellement notre désir d’une coopération toujours plus franche et toujours plus étroite. Nous souhaitons et nous voulons qu’il accepte M. Mitterand d’être le premier garant du Contrat de Solidarité qu’ici nous avons négocié et scellé.
Cher Monsieur Pavlov, ancien collègue du Bureau International du Travail à Genève, et aujourd’hui Ambassadeur de l’Union des Républiques Socialistes et Soviétiques en République du Bénin notre Conférence a plus d’une fois fait référence à la Pérestroïka. Nous y avons foi et nous vous prions, c’est le vœu de l’Assemblée de transmettre à Monsieur Gorbatchev notre sincère admiration et notre espoir que son succès sera aussi le nôtre auquel nous souhaitons qu’il contribue puissamment.
Mrs Ambassador of the United States of America, welcome to our Country. On behalf of this People, on behalf of this Assembly, a former fellow of the Harvard Center for International Affairs is appealling to you. Between the People of this America and the people of this land of Benin, there is a strong and deep sense of solidarity. We need you here as witness. We need you as a friend. Please convey to President Georges Bush our sincere hope that he will be with us in our struggle for freedom, democracy and development. Give us the tools which we miss today. Give us the tools and we will finish the job and we all will be proud of our common achievement.
Mr. Ambassador of Egypt, President Moubarak is today the respected Chairman of the OAU, we welcome his attention, we welcome his good offices if need be. We are confident that the OAU will help this country to live in peace through justice and democracy.
Distinguished representative of Nigeria, we are your direct neighbors, you cannot overlook our deep sense of complementarity with you. We are sure in this Assembly, that President Babaginda appreciates that if a new era opens in Benin, it is for Nigeria an opportunity for building in our region a stronger cooperation for benefit of our Peoples. Oh yes, together and certainly we will overcome.
Cher Monsieur l’Ambassadeur d’Allemagne Fédérale « der Mann hat einen grossen Geist und ist so klein von Taten ».
Nous avons pris de grandes décisions. Serons-nous en mesure de pouvoir toujours les tenir ? Les vents seront-il toujours favorables ? C’est pourquoi nous apprécions à sa juste valeur le symbole définitif de libération que signifie aujourd’hui la destruction du mur de Berlin. Nous savons ce que signifie pour l’Europe et pour le monde une Allemagne réunifiée. Cette leçon de tenacité et d’espérance que vous administrez ainsi à tout l’univers marquera notre temps. Notre conférence a voulu que je vous dise combien nous comptons sur vous pour que notre éveil et notre renaissance soient soutenus par la force de votre détermination et la lucidité de vos choix politiques.
Cher Monsieur Roduit, délégué de la Suisse, terre d’accueil et carrefour du monde, où nous avons appris qu’un peuple même divers peut vivre en harmonie et en solidarité. Notre Conférence sait que votre pays participe à notre à notre Programme d’Ajustement Structurel. Elle me demande de vous remercier et de vous priez de transmettre aux autorités de Berne notre espoir d’une coopération encore plus intense.
Quant à vous, Monsieur l’Ambassadeur d’ Algérie terre d’expérience qui a su maîtriser récemment le tournant démocratique, votre pays, nous le savons, nous sera d’un appui précieux pour réussir nos propres mutations. Enfin !
Dear Ambassador of Ghana, you are the Dean of the diplomatic corps in our country. We trust that you will with all your colleagues watch carefully whatever happens after this Conference. As you want us to succeed, please mobilize on our behalf the goodwill of all your colleagues and friends. We can not name them all, but through you, we certainly welcome their advice and their support.
Mesdames et Messieurs pardonnez je vous prie ce qui peut apparaître comme une digression dans un rapport de cette nature, mais vous avez voulu et vous avez dit je cite Mitobaba que nous devions prendre le Monde à témoin pour réussir le pacte qu’ici nous avons conclu. Nous en appelons donc clairement au droit et au devoir d’ingérence du monde entier. Nous en appelons au soutien de tous pour que nous sortions définitivement de l’abîme où nous sommes plongés.
Vigilance de notre peuple soutien de nos partenaires internationaux mais faisons aussi appel comme vous l’avez voulu à nos propres forces spirituelles. Je tiens à traduire l’inquiétude que cette assemblée a exprimée. Je tiens à traduire aussi son espérance et sa foi qui rappelle ceci que nous savons déjà : « Celui qui met un frein à la fureur des flots sait aussi des méchants arrêter les complots ». je crains Dieu cher Abner, et n’ai point d’autre crainte. Parce que nous avons cette foi et cette espérance, je résume vos propos, en prière d’humble confiance : « Dieu de nos Pères, Dieu des innocents, nous te confions ce Peuple que tu as réveillé ; c’est vers Toi qu’il marche, en marchant vers son destin. Dans ce nouvel exode arrête tout bras vengeur, éloigne tout imposteur, retiens tout criminel ».
Dimanche, lorsqu’ après toutes les invectives, tous les désaccords exposés, malgré toutes les souffrances et toutes et toutes les rancœurs accumulées, cette Assem -blée s’est ressaisie au chant de l’hymne national, nous avons vu Mesdames et Messieurs, nous avons vu, « la négraille assise inattendûment debout, debout sous le soleil, debout dans les cordages, debout à la barre, debout et libre ».
Monsieur le Président il n’y a pas de vent favorable à celui qui ne sait où il va. Vous avez voulu que je traduise nos convergences, je m’y suis efforcé sans vraiment toujours réussir à faire passer toute l’intensité du message. Mais je suis persuadé que chacun de nous, de Bertin Bona à Simon Ogouma, de Paulin Hountondji à Robert Dossou de Joseph Kèkè à Adrien Houngbédji, de Moucharaf Gbadamassi à Théophile Paoletti, du Président Emile Derlin Zinsou au Président Mathieu Kérékou, nous avons décidé de tendre la main les uns aux autres . Cette Conférence veut avoir réussi à réconcilier la Nation avec elle-même. Tous les autres problèmes, si nous sommes fidèles aux décisions que nous avons prises, sont déjà résolus en puissance. Il serait tragique notre sort, le sort de tout ce Peuple soit celui de l’aiglon « de vouloir à l ‘histoire ajouter des chapitres, et n’être plus qu’un front qui se colle à des vitres ». Alors parce que nous avons juré de ne plus jamais humilier l’intelligence, parce que les chaînes sont brisées et que nous avons définitivement conquis le droit de parler au nom de l’Afrique, et des libertés fondamentales des hommes et des femmes de ce continent, parce que nous entrons désormais en partenaire majeur, dans un monde majeur, parce que la nuit s’est dissipée et que l’aube nouvelle rayonne : « Au travail mes amis ! » Nous avons vaincu la fatalité.

Manifeste du cinquantenaire

MANIFESTE DU CINQUANTENAIRE

Je  vous propose ci-dessous l'intégralité du texte adopté à Cotonou à la suite du Symposium international sur le cinquantenaire des indépendances africaines tenu du 16 au 20 novembre 2010.



Et si nous voulons remonter, voyez comme s’impose à nous, le pied qui s’arcboute,
le muscle qui se tend, les dents qui se serrent, la tête, oh! la tête, large et froide!
C’est d’une remontée jamais vue que je parle, Messieurs,
et malheur à celui dont le pied flanche!


Cette sommation d’Aimé Césaire dans « La Tragédie du Roi Christophe » résonne aujourd’hui à nos oreilles avec une urgence singulière. Elle a la valeur d’un appel au sursaut dans un monde en profonde mutation, dont l’Afrique est un pôle crucial d’interrogations, mais aussi d’espérances.

1-Témoins d’hier et acteurs du présent, venus de tous les horizons d’Afrique et du monde, réunis à Cotonou, au Bénin, du 16 au 20 novembre 2010, nous retenons, au terme de la commémoration du cinquantenaire des indépendances, que l’audace reste l’unique défi pour une Afrique nouvelle.

2-Comme tous les peuples du monde, nous venons, nous aussi, des profondeurs et des lointains de l’histoire humaine.

3-Nous avons connu la tragédie de l’humiliation, puis celle de nos propres échecs. Mais nous avons aussi connu des triomphes de l’intelligence et des victoires sur nous-mêmes.

4- Cinquante ans durant, notre mission aurait dû être de lutter pour l'émancipation de la société vis-à-vis des pouvoirs, l'émancipation des hommes et des femmes et construire des relations humaines plus égalitaires. L’intelligentsia africaine n’a pas toujours été à ce rendez-vous.

5-Les luttes de libération ont enfanté, dans la douleur, l’Afrique d’aujourd’hui, et, en dépit des mille et une raisons que nous avons de nous plaindre de notre sort, nous reconnaissons que cette liberté, acquise les armes à la main ou sournoisement octroyée, a ouvert à tous de nouveaux horizons.

6-Plus aucun d’entre nous ne vit à l’heure actuelle dans le même monde que celui de ses parents. C’est pourquoi, au terme des commémorations qui ont jalonné ici et là ce cinquantenaire, nous faisons de cette étape un rendez-vous de l’Afrique avec elle-même et avec l’Histoire, une heure de vérité qui concerne le continent tout entier.

7-Au nom de cette vérité, nous osons confesser que l’Afrique va mal, très mal. Nous n’avons d’autre choix que de nous résoudre au sursaut salvateur de dernière heure, fondé sur des valeurs positives incompatibles avec la médiocrité et la fatalité. A cette seule condition, notre continent pourra échapper au chaos qui le guette.

8-C’est pourquoi, aujourd'hui, l'Afrique est appelée à emprunter de nouveaux chemins de liberté et de développement.

9-La construction d’une Afrique unie en Fédération des Etats-Unis d’Afrique est un objectif prioritaire. Aujourd’hui, nous relancerons l’espoir en une coopération internationale, une coopération autrement vécue et autrement gérée parce que privilégiant les grands ensembles africains mis à mal par les indépendances « octroyées » à des espaces balkanisés, morcelés ou fragmentés.

10-Notre marché intérieur, fort de plus d’un milliard de consommateurs, reste la première chance de production de biens et d’échanges rémunérateurs pour chacun des Etats du continent. Nous devons promouvoir une coopération qui renforce les capacités de maitrise de ce marché intérieur africain. Le secteur privé est le maillon faible des économies africaines. L’heure a sonné de rompre avec les pratiques publiques handicapantes, et de soutenir un secteur privé fort et compétitif, capable de tenir la concurrence dans le contexte actuel de la mondialisation.

11-Nous croyons en l’Afrique indépendante, souveraine et unie. Nous croyons en sa place irremplaçable dans le monde. Nous croyons en l’enjeu majeur qu’elle y représente tant par la richesse unique de ses ressources minières et naturelles, que par la diversité culturelle qui caractérise ses immenses potentialités humaines. Nous croyons en la parole singulière qu’elle a à prononcer.

12-Ce cinquantenaire des indépendances est aussi l'occasion d'affirmer collectivement, toutes générations et tous pays africains confondus, que l'essentiel de l'avenir d'un peuple est dans sa capacité à valoriser la personne humaine dans toutes ses dimensions. Sur ce chemin du développement au XXIème siècle, nulle région du monde ne peut vouloir donner de leçon à l'Afrique . Elle porte en son sein des richesses singulières. Malgré nos blessures, nos fragilités et nos doutes, les hommes et les femmes, les fabuleuses richesses dont nous disposons ainsi que nos cultures, constituent des ressources à la mesure de notre volonté de puissance continentale. Nous apporterons ainsi, à nous-mêmes et à l’humanité, notre part, dans la construction d’une mondialisation civilisée, à visage humain.

13-Nous avons puisé dans les cultures d'Occident et d'Orient. Nous offrons à notre tour, la possibilité à tous les autres peuples, de puiser dans les nôtres. Il y aurait tout à gagner pour le développement humain, que les cultures traditionnelles, les sciences, les arts, les spiritualités, la littérature soient valorisés dans la diplomatie des Etats. L'Afrique peut apporter une dimension multiculturelle dans les instances internationales. Par la voix d’Alioune Diop, les écrivains et artistes noirs nous y invitaient déjà, lors de leur congrès en 1956. « Nous sommes concernés par la culture mondiale quel que soit le niveau de notre équipement moderne .... Il importe que les grands problèmes soient accessibles à toutes les consciences et que toutes les originalités culturelles soient accessibles à chacun… »

14-Pour que l'Afrique prenne véritablement son envol économique, il y a urgence à construire des ensembles régionaux. Le développement est tributaire d’un environnement économique et monétaire favorable aux investissements. En Afrique, au cours des cinquante dernières années, de nombreuses analyses, expertises et études ont évalué les expériences de monnaie faites ici et là sur le continent. Nous disons aujourd’hui que l’heure a sonné pour faire le saut, en toute connaissance de cause, de la construction accélérée de zones monétaires régionales en vue d’une zone monétaire africaine.

15-La classification des pays en catégories dites pays moins avancés, (PMA), pays pauvres très endettés (PPTE) induit des conditions spécifiques d’aide que nous ne saurions considérer comme une panacée à perpétuer mais plutôt comme un mécanisme de subordination qui appelle rupture. La majorité des pays ainsi classés sont africains. Le nouveau cap du cinquantenaire se fixera un objectif : réduire, dans les plus brefs délais, grâce à une discipline économique vigilante et une gouvernance éclairée, le nombre de pays africains ainsi stigmatisés.

16- Les défis à relever sont encore immenses. Des chantiers gigantesques restent ouverts : la sécurité et la paix, la santé, l’éducation, la recherche scientifique et technologique, la gestion de nos villes et de nos campagnes, la mise en valeur de nos terres grâce à une politique agricole appropriée qui redonne à l’Afrique sa souveraineté alimentaire, la sauvegarde de l’environnement, la réforme du système judiciaire, la formation et l’emploi, la culture, la promotion des langues africaines etc.

17-En matière de gouvernance, le spectacle qu’offrent nos pays est à plus d’un titre, désolant. Le mensonge, la manipulation, la corruption, le meurtre, la dictature, les atteintes les plus graves aux libertés publiques, les violations des droits de la personne humaine, l’impunité, le népotisme et ses excès, et autres dérives ahurissantes sont érigés en règles de commandement. La société civile elle-même se trouve minée par des pratiques répréhensibles telles que : la tricherie, la fraude, la recherche effrénée de l’ascension personnelle. S’agissant des média, la tentation est grande de succomber au pouvoir de l’argent et à l’attrait du gain facile en sacrifiant le droit du public à une information juste et équilibrée.

18-Les solutions viendront principalement de nous, hommes et femmes d’Afrique résolus à prendre nos responsabilités. Nous voulons construire, en ce début du XXIe siècle et un demi-siècle après l’accession à l’indépendance politique, une Afrique audacieuse, juste et prospère, nourrie par le dialogue pacifique de ses identités multiples et en pleine conscience de la place qui lui revient dans les défis de la mondialisation.

19-Dans la géopolitique mondiale en cours de redéfinition, notre continent a rendez-vous avec lui-même, avec l’édification de sa propre modernité. La double question de la démocratisation et du progrès économique durable se pose à un profond niveau historique et stratégique pour l’Afrique qui possède tous les moyens d’occuper une place centrale dans la communauté internationale et de répondre, avec dignité, aux responsabilités qui lui incombent par rapport à son histoire, à ses ressources matérielles et à la mobilisation de ses capacités humaines.

20-Nous n’avons pas la prétention d'imposer un modèle de développement inédit. Nous veillerons cependant, à ce qu’aucune rupture ne vienne entraver les avancées de la démocratie, l’évolution scientifique, le progrès économique et social et les valeurs culturelles qui constituent le terreau humain primordial et le but ultime de tout développement.

21-Les impasses auxquelles conduit la crise des modèles dominants de croissance du XXIème siècle, posent la question de l’articulation entre les dimensions de la vie humaine et sociale. Nous n’échapperons pas, à notre tour, à l’obligation d’apporter notre solution à cette question. Nous aurons l’intelligence d’intégrer les impensés des économies dominantes en recomposant nos connaissances, nos certitudes, nos héritages sous un jour nouveau, afin d’adjoindre à toutes nos initiatives de développement économique et politique, la capacité à toujours créer de l’humain.

22-Nous aurons à cœur de reconsidérer nos propres richesses, de questionner notre conformisme par rapport au modèle dominant, d’évaluer nos partenariats en prenant en compte tous les paradigmes en présence. Cette évaluation et les ruptures qui s’ensuivront, devraient nous permettre de tracer notre voie singulière dans le concert des nations. D’autres continents autrefois colonisés et dominés ont opéré ces ruptures. Cela est donc possible, à force de vision, de travail et de volonté persévérante.

23-Nous ne pouvons passer sous silence l’apparition de nouveaux acteurs et de nouveaux pôles de décision à l’influence croissante qui ont changé la donne géopolitique et qui forcent leur entrée sur l’échiquier international. Ces nouveaux acteurs qui élargissent nos horizons investissent massivement notre continent, en quête de matières premières et de nouveaux marchés. Par rapport à ce nouveau défi, il nous faut, avec intelligence, définir une stratégie concertée de gouvernance de tous nos partenariats.

24-La priorité endogène créatrice d’emplois par millions et génératrice de biens doit déterminer les rapports interafricains aussi bien que les relations avec les pays du Nord et ces nouveaux acteurs. Nous voulons que cette priorité des intérêts vitaux de l’Afrique soit formellement adoptée aussi, comme stratégie de gouvernance et effectivement inscrite dans la pratique quotidienne de nos Etats.

25-Nous considérons la solidarité de la diaspora historique et récente comme un des ferments de la politique de développement endogène de l’Afrique. Elle représente aujourd’hui la sixième région du continent. Le poids de son apport, notamment financier, est incontournable pour le développement de l’Afrique.

26-Pour nous-mêmes, dans l’intérêt de nos populations, il nous faut tout mettre en œuvre pour atteindre les objectifs du millénaire. Car il s'agit moins d'atteindre un standard de développement, que de permettre aux aspirations individuelles et collectives de se réaliser concrètement.

27-A cet égard, la poursuite de l'amélioration de la qualité de vie est un défi central. En ce sens, il faut placer au premier plan, la santé et la sauvegarde de l'environnement. Notre rapport respectueux à la nature, notre patrimoine culturel, notre sens communautaire constituent des richesses exceptionnelles à préserver. De même, l’éducation pour tous, filles et garçons, reste une priorité. Mieux, il convient désormais d'affirmer haut et fort que tous doivent ressentir les bénéfices de l'instruction aux plans individuel et collectif. Dans la même logique, nous demandons avec force que toutes les femmes d’Afrique, bâtisseuses inlassables au quotidien du devenir de notre continent et du monde, jouissent du respect de leur intégrité physique qui découle de leur statut de mère de l’homme et de l’humanité, trouvent la place qui valorise leur rôle, accèdent en nombre aux responsabilités de décision et bénéficient des fruits d’une gouvernance qui humanise leur condition.

28- Les langues africaines constituent le socle du patrimoine humain de l’Afrique. Nous voulons qu’elles soient systématiquement inscrites dans les programmes scolaires et enseignées dans tous les cycles scolaires et qu’elles servent de vecteur dans les technologies de l’information et de la communication. De leur appropriation par les africains dépend aussi le rayonnement de l’Afrique dans le monde.

29-En cette année 2010, proclamée «Année de la Paix et de la sécurité » par l’Union Africaine, forces politiques et sociales, pouvoirs économiques, intellectuels, acteurs culturels et médiatiques, nous mobiliserons, grâce à une culture du dialogue, tous les moyens nécessaires à la prévention, à l’alerte précoce, à la médiation, et à la résolution des conflits interethniques et des affrontements politiques. La priorité est de mettre un terme à l’explosion dommageable et criminelle des manquements au droit et des tragédies répétées qui, en paralysant les avancées du continent, nous décrédibilisent gravement.

30-Nous appelons nos dirigeants politiques, au pouvoir ou dans l’opposition, à accroître leur capacité de consultation, de négociation, de réconciliation et de décision en favorisant une diversification des lieux de pouvoir. Cette exigence permettra de réunir les conditions d’un véritable contrat de solidarité entre tous les partenaires sociaux, du sommet à la base. C'est l'appropriation et l'acceptation des politiques de développement par les populations concernées qui est ici en jeu.

31-L’éthique se remet à l’ordre du jour et s’impose comme facteur de rupture par rapport à l’action publique de ces cinquante dernières années. Il nous faut placer le deuxième cinquantenaire de l’Afrique et de son développement, sous le signe de l’éthique et de la responsabilité. L’économie aura assurément besoin de l’éthique dans le combat pour enrayer l’extrême pauvreté et pour la conquête du minimum social commun au bénéfice des populations les plus démunies.

32-L’Afrique, dans son ensemble, n’a pas fait le bond technologique et scientifique indispensable à son positionnement dans la compétition moderne. La fuite des cerveaux qualifiée avec justesse d’hémorragie, alimente les acquis scientifiques exogènes et prive notre continent d’un atout majeur. Nous voulons qu’à l’échelle du continent, soit substituée à cette saignée, une politique scientifique audacieuse et coordonnée. Une telle politique appelle de la part des pouvoirs publics et en particulier des chefs d’Etat, le financement d’initiatives de formation et de recherche susceptibles de retenir nos scientifiques en Afrique, de créer les conditions favorables au retour et à l’insertion de nos étudiants envoyés ou retenus à l’extérieur, dès leurs études terminées.

33-Nous osons rêver après les grandes figures de la diaspora historique noire, pères d’inventions scientifiques qui ont révolutionné le monde, que l’Afrique ramène la science et la technologie au bercail. Il nous faudra pour cela, mettre en réseaux les femmes et les hommes de science d’Afrique dispersés dans le monde et déjà engagés dans une expérience de partage de technologies avec leur continent, ou renforcer de tels réseaux là où ils existent.

34-Les réussites et les efforts du continent ont été jusqu’ici peu remarqués. L’Afrique levait la tête sans être vue. Pourtant, elle dispose de formidables capacités de savoirs et de savoir-faire techniques, scientifiques et technologiques sur son sol, où les populations démontrent au quotidien, même dans les conditions matérielles les plus précaires, des aptitudes renouvelées à l’adaptation de savoirs traditionnels et à l’innovation scientifique, notamment, par la rapide percée des technologies de l’ information et de la communication et dans l’exploitation des ressources de la biodiversité.

35-Nous voulons que soit instaurée ou poursuivie la distinction des inventeurs, innovateurs dans tous les domaines du développement, par l’attribution de prix à caractère national, régional et continental.

36-Continent des symboles, continent créateur de sens, l’Afrique est présente sur la scène internationale dans tous les domaines de l’art et de la culture. L’art africain contemporain s’est imposé dans les grandes galeries du monde.

37-L’Histoire a toujours été écrite et illustrée par les vainqueurs. L’Afrique a commencé à écrire et à illustrer la sienne. Nous voulons que soient instaurées, partout où elles n’existeraient pas encore, des distinctions pour encourager et récompenser la création littéraire et artistique pour qu’enfin l’Afrique soit dite par elle-même.

38-Le destin de l’Afrique est lié au destin du monde. Notre indépendance désormais acquise, nous devons construire et gérer plus intelligemment nos interdépendances de manière à valoriser l’humanité.

39-Nous n’oublions pas d’où nous sommes partis ni les épreuves subies par nos devanciers, Africains illustres ou anonymes, piétinés et souvent sommairement exécutés, tous ceux à qui nous devons les indépendances.

40-Rêveurs impénitents, nos pères n’étaient pas dupes des circonstances ambiguës dans lesquelles nos pays accédaient à l’indépendance. Mais ils voyaient dans cette indépendance non une fin en soi mais un élan, le premier pas vers la réalisation de fins supérieures. Sans eux la décolonisation n’aurait jamais eu lieu.

41-Il nous faut sans cesse rappeler que la marche vers l’indépendance n’a nulle part été facile. Il est essentiel aujourd’hui de nous souvenir que c’est pour nous et nos enfants que sont morts dans des conditions atroces, Sylvanus Olympio, Patrice Lumumba, Félix-Roland Moumié, Ernest Ouandié, Dedan Kimathi, Amilcar Cabral et bien d’autres.

42-Le cinquantenaire est aussi l’occasion de dire notre immense gratitude à des penseurs de grande envergure et à des hommes d’action courageux dont les noms sont à jamais gravés dans le cœur et dans la tête des Africains de toutes les générations : Cheikh Anta Diop, Frantz Fanon, Alioune Diop, Kwame Nkrumah, Julius Nyerere, Gamal Abdel Nasser, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Agostino Neto, Joseph Ki-Zerbo, Nelson Mandela, Mongo Beti, Wole Soyinka parmi des dizaines d’autres que nous ne savons même plus entendre, en ces temps d’inertie où le manque d’audace semble avoir plombé jusqu'à nos âmes. Entremêlant leurs voix en un formidable hymne à la dignité de l’homme africain, ils ont donné corps au rêve d’une Afrique debout, pleinement elle-même, apportant sa parole et son génie au développement et à l’humanisation de notre planète.

43-Nous nous engageons à faire en sorte que cette Histoire soit enseignée à tous les enfants d’Afrique, dès l’école primaire, de génération en génération.

44-Héritiers d’aujourd’hui, c’est à vous jeunes, qu’il revient de vous saisir de cette flamme, de la porter haut sur les cimes les plus élevées, de la laisser réchauffer votre cœur, forger votre intelligence, nourrir votre volonté.

45- Tous ces héros de l’indépendance de l’Afrique vous passent aujourd’hui le témoin avec pour instruction de franchir le cap de leurs balbutiements. C’est vous qui offrirez aux Africains, dans un avenir très proche, les larmes de joie de voir enfin leurs rêves devenir réalité.

46-Tous les dirigeants sont comptables de leurs actes devant l’Histoire. A ce titre, vous avez le droit de demander des comptes. Mais le temps qui passe et les urgences de ce temps, vous appellent déjà à la tâche. Vos aînés auront laissé à l’histoire moins de bravoure et d’abnégation que les héros de la libération de l’homme noir de l’esclavage et de la colonisation.

47-Vous dites « non » à l’instrumentalisation dont vous êtes l’objet. Vous exigez le droit à la parole. Vous cherchez votre place et une identité entre la modernité et les pratiques ancestrales que vous souhaitez libératrices. Vous aspirez à une cohabitation féconde avec les ainés pour tresser une corde nouvelle et solide autour de l’ancienne corde.

48-Nous ne voudrions pas que s’éteigne dans nos mains, le flambeau qu’ont tenu nos pères et qui a pour noms : Sacrifice, Patriotisme, Valeurs du travail et de la discipline, Don de soi, Ethique comme règle de vie.

49-« L’heure de nous-mêmes a sonné ». Cela veut dire que nous prenons l’engagement de travailler, avec tous, pour que, ce qui hier, nous paraissait insupportable, ne soit plus considéré aujourd’hui, comme insurmontable.

50- Des pénombres des cinquante dernières années, nous surgissons, résolument debout. Hommes et femmes d’Afrique et de la diaspora, réunis ici en terre africaine du Bénin , nous proclamons ce samedi 20 novembre 2010, notre engagement à prendre des initiatives audacieuses, à faire nôtre, pour les cinquante années à venir, la culture de la paix , de la discipline et du travail soutenu pour un développement accéléré centré sur notre humanité en progrès.
Nous décidons de mettre un terme au destin de l’ombre et de l’effacement.
Nous réaffirmons l’audace de notre unité et de notre renaissance.

Cotonou, le 20 novembre 2010

Lundi 22 Novembre 2010
Ouestaf News





Tension sociopolitique nationale : l’Eglise catholique inquiète, interpelle les Béninois


 


« Béninoise, Béninois, que veux-tu faire de ton Pays ? », C’est l’interrogation qui est l’intitulé du message des évêques aux popultions et surtout à la classe politique. Cette dernière lettre de la Conférence épiscopale catholique béninoise ne s’est pas écartée de l’actualité politique nationale. Dans leur déclaration, le collège des Evêques se démarque du cadre de concertation des confessions religieuses qui jusque-là n’a pu s’éviter de prendre position, voire même de prendre partie. Ainsi, sur la tension politique actuelle, L’Eglise romaine constate « une lutte de plus en plus acharnée pour conserver ou pour conquérir coûte que coûte le pouvoir, sans débat objectif ni préoccupation effective des intérêts réels des populations toujours en quête de bien-être ». Cette tension a pour fondement les conflits entre les Institutions, l’instrumentalisation de la religion, la montée du régionalisme, l’obsession entretenue des échéances électorales. A cet égard, le collège épiscopale lance cet appel aux Béninois : « Au nom du Christ, nous vous en supplions, laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2Co 5,20). C’est le chemin pour la préservation de la paix, ont poursuivi les Evêques. Dans cet élan, les Evêques appellent à renouer avec l’esprit de la Conférence nationale des forces vives de la Nation. « Renouer avec l’esprit de la Conférence signifie pour chaque citoyenne, chaque citoyen intérioriser les principes de base qui fondent ses grandes décisions et continuent d’orienter nos Institutions. Vingt ans de pratique en ont montré les atouts autant que les limites. Il nous faut en renforcer les acquis, et en corriger de manière consensuelle les insuffisances » ont-ils expliqué.
Filles et Fils de Dieu Chers Compatriotes ! Béninoise, Béninois, que veux-tu faire de ton Pays ?

Telle est l’interrogation angoissante qui, depuis un certain temps, nous habite, nous vos Evêques. Elle rejoint l’inquiétude justifiée de la majorité des filles et fils de notre pays.
En effet, nous observons une lutte de plus en plus acharnée pour conserver ou pour conquérir coûte que coûte le pouvoir, sans débat objectif ni préoccupation effective des intérêts réels des populations toujours en quête de bien-être. Par ailleurs, nous sommes toujours en face des maux récurrents qui sous tous les régimes ont déçu les attentes et miné l’essor décisif de notre nation. Et puis, l’esprit béninois a désormais pris l’habitude de se laisser berner à chaque fois par des acteurs de la vie politique, au point de n’être jamais satisfait de personne ni de rien dans la gouvernance de l’Etat. Au regard de cela et de tant d’autres désillusions, on est en droit de se demander ce que nous, Béninoises et Béninois, nous voulons faire au juste de notre Pays. Pourtant, en cette année 2010, nous avons des motifs de rendre grâce au Seigneur : Vingt ans de la Conférence Nationale, cinquante ans d’indépendance, cent cinquante ans d’évangélisation en partenariat avec la Société des Missions Africaines. Nous rendons grâce à Dieu, d’abord parce que depuis vingt ans nous sommes toujours dans la mouvance démocratique, avec la stabilité inédite des Institutions de la République, la liberté des religions, la tolérance des opinions, le multipartisme, le droit de vote, l’alternance démocratique. Ensuite, en célébrant cinquante années d’indépendance, nous pouvons jubiler dans le Seigneur d’être sortis d’une situation de sujétion, d’avoir pris conscience de la sauvegarde de notre dignité et de nos droits, même si nous n’avons pas toujours bien perçu nos devoirs de citoyens. Enfin, cent cinquante ans d’évangélisation par l’Eglise Catholique à travers les villes et campagnes de nos terroirs, les diverses structures d’éducation et d’humanitaire, les nombreux Messages et Lettres pastorales de vos Evêques, leurs médiations, etc., ont sans nul doute marqué l’évolution et l’histoire de notre peuple. Autant dire que tout ne vas pas tellement mal chez nous qu’il n’y aurait plus aucun motif de rendre grâce au Seigneur. Jamais nous ne finirons de le remercier de nous avoir préservé du drame des guerres fratricides depuis l’Indépendance, d’avoir inspiré à notre Nation à chaque fois dans l’impasse des issues heureuses. Voilà pourquoi dans la situation de tension actuelle propre à la fin des mandats électoraux, et dans l’Espérance du Temps de l’avent qui nous ouvre à l’Avènement du Dieu Sauveur nous venons vous dire avec Saint Paul, l’Apôtre des Nations : « Au nom du Christ, nous vous en supplions, laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2Co 5,20). Cette interpellation, nous nous permettons de vous l’adresser de manière pressante à vous tous, à nous tous, à nous tous, femmes et hommes de bonne volonté, citoyennes et citoyens de tous bords, personnalités et gouvernants de tous partis politiques. Nous venons vous inviter à jeter, pour un meilleur avenir ou devenir de notre pays, un regard de vérité sur certains faits et méfaits toujours actuels, sur nos mentalités et comportements, pour une conversion profonde des esprits et des cœurs. C’est celle-ci qui nous donnera de renouer avec le Seigneur source de tous de tous dons, pour restaurer la confiance entre nous, pour préserver chez nous la paix.

Première Partie : POURQUOI NOTRE PAYS EST-IL EN TENSION ?
  Scandales inédits ? Mauvaise gestion de la nation ? Crise économique ? Mais tout cela, nous l’avons connu sous d’autres régimes ; ceci n’excuse en rien les dirigeants actuels qui ont l’obligation morale de tirer les leçons du passé, pour mieux gérer le présent et mettre de manière décisive l’avenir des futures générations sur l’orbite du développement. C’est vrai, les élections d’avril 2006 ont suscité beaucoup d’espoir. Le peuple voulait en finir avec certaines pratiques politiciennes et leur cortège de corruption, d’impunité, d’inégalités et d’injustices sociales, etc. Aujourd’hui, le pays est en tension pour des raisons diverses, au centre desquelles l’hypertrophie de la politique partout et en tout, que secrètent sans répit la soif du Pouvoir, la lutte pour le Pouvoir. Sinon, comment expliquer les conflits entre les Institutions, l’instrumentalisation de la religion, la montée du régionalisme, l’obsession entretenue des échéances électorales ? Les conflits entre les Institutions L’impression est de plus en plus forte dans l’opinion publique que les Institutions sont récupérées et contrôlées par les coalitions politiques, d’où les tensions entre Parlement et Gouvernement, Parlement et Cour Constitutionnelle, Gouvernement et HAAC. Certes, en régime démocratique et pour sa consolidation, la mouvance présidentielle tout comme l’opposition doivent jouer leur rôle respectif dans des débats contradictoires. Mais il n’est nullement démocratique de vouloir neutraliser sinon écraser coûte que coûte le camp d’en face. Les tentatives d’opposition des Institutions les unes aux autres selon qu’elles sont contrôlées par une coalition ou une autre ne servent évidemment pas l’intérêt des populations. Elles constituent une menace sérieuse pour notre jeune démocratie et un risque pour les prochaines échéances électorales. Pendant qu’il en est encore temps, il faut revenir au fondement politique des grandes orientations de la Conférence Nationale qui affirme « le refus du parti unique, de la pensée unique, le refus du culte de la personnalité, le refus de l’embrigadement des populations dam un unanimisme de façade, le refus de toutes les entraves aux diverses libertés ». L’instrumentalisation politique de la Religion L’Etat non confessionnel voulu par notre Constitution ne saurait signifier indifférence vis-à-vis du fait religieux, encore moins son rejet. Il devra représenter plutôt un rempart pour la cohabitation des différentes religions et une instance de reconnaissance de leur rôle spécifique d’interpellation et de mobilisation des consciences autour des valeurs de sens de la patrie, de service du bien commun, d’amour fraternel, etc. Autant dire que toutes manœuvres, d’où qu’elles viennent, visant à se servir du religieux en politique ou vice-versa sont anticonstitutionnelles et contraires et à la religion et à la politique. A ce propos, nous observons depuis quelques années des groupes religieux se transformer de plus en plus en réseau souterrain de clientélisme politique. Cette instrumentalisation de la religion à des fins qui ne sont pas les siennes est dangereuse d’abord pour l’unité même des adeptes ou fidèles de ces confessions, ensuite pour la cohésion nationale. Cela est d’autant inquiétant que telle ou telle confession croit pouvoir affirmer que c’est leur tour de diriger le pays. Il faut opposer à cette dérive une grande vigilance, surtout en ce temps où dans certains pays africains voisins éclatent des explosions de violences liées au facteur religieux. Le grave danger du régionalisme Au fil des années et davantage de nos jours, les différences régionales et ethniques se transforment en antagonisme radical. On tente de nous imposer deux Bénin, le Nord et le Sud, et par voie de conséquence d’opposer les partis politiques du Nord à ceux du Sud, et même au sein de chaque région. Les acteurs politiques qui tiennent à faire fi de cette démarcation irrationnelle d’un autre âge sont menacés ouvertement de représailles. On a même entendu des leaders tenir dans leur fief des propos effarants d’excitation au mépris et à la haine génocidaires. Ici et là se répand désormais l’argumentaire de l’alternance du pouvoir selon des critères purement régionalistes. Se méfier des concitoyens avec lesquels on vivait jusque-là en paix et les percevoir subitement comme des ennemis potentiels et non de simples adversaires politiques, constituent un grave danger aux conséquences dramatiques non maîtrisables et à terme irréparables, comme nous l’observons dans plus d’un pays du Continent. Voilà pourquoi il faut dénoncer les tentatives d’ethnicisassions de l’usage du pouvoir et condamner le recours à l’ethnie comme instrument de mobilisation des électeurs. L’obsession des échéances électorales Les échéances électorales ont toujours été malheureusement chez nous des moments de grande tension, comme le confirment les périodes d’avant les présidentielles de 1996 et de 2006. Et pourquoi ? Parce que l’on tient à gagner les élections à n’importe quel prix. Aujourd’hui et pour cela, on discrédite l’adversaire politique par la diffamation, l’intoxication, les déballages sur sa vie privée. On répand des bruits sur des menaces d’enlèvement ou d’assassinat de tel ou tel acteur politique. Toutes ces manœuvres qui créent au sein de l’opinion une atmosphère d’angoisse et de peur ont pour unique et seul but de garder ou de gagner le Pouvoir.
Dans le même sens, certains en viennent à soutenir que le « pays serait à terre », et qu’il faudrait des hommes en uniforme pour prendre le pouvoir. Voilà des propos extrêmement graves auxquels peut conduire l’obsession des échéances électorales. Et ce n’est pas tout, car on y ajoute des actes coupables tels que le détournement des fonds publics pour acheter la conscience et les votes des citoyens ; ce à quoi s’attèlent aussi ceux qui aspirent au Pouvoir en cherchant de l’argent par tous les moyens et sans état d’âme. Pendant tout ce temps, l’administration tourne au ralenti, le suivi des programmes de développement est suspendu. Nul ne se préoccupe du sort des pauvres concitoyens, encore moins de leur formation civique. Eux-mêmes attendent le temps des élections pour se faire un peu d’argent aux dépens des leaders politiques. Tous ces comportements et agissements hypothèquent à chaque fois la maturité de notre Renouveau Démocratique. Certes, l’activité politique a besoin d’argent, mais la lutte enragée pour en avoir et de manière malhonnête, le dépenser sans compter dans nos sociétés confrontées au manque du minimum vital relèvent plutôt du scandale et faussent le jeu politique. Il importe que les échéances électorales redeviennent des moments de proposition de programmes alternatifs, et que le peuple soit constamment éduqué pour ne pas se livrer pour des riens à des leaders politiques, alors• que ses intérêts fondamentaux méritent plus d’attention.
Chers Frères et Sœurs en Christ, chers Compatriotes, nous vos Evêques, nous avons voulu attirer votre attention sur quelques méfaits qui ont généré et attisent toujours la tension dans notre pays. Ce faisant, nous vous invitons au rejet de toute psychose d’angoisse et de peur, mais surtout à la sérénité et à l’espérance en Dieu. Son amour reste toujours fidèle. Il nous appelle à nous tourner vers Lui ; et c’est bien Lui qui, au nom de notre foi, interpelle chacune, chacun de nous : Béninoise, Béninois, que veux-tu faire de ton Pays ?
Deuxième Partie : L’IMPERATIF DE LA CONVERSION
... Et si vous ne vous convertissez pas ... Un jour, des gens viennent rapporter à Jésus que Pilate a fait massacrer des nationalistes extrémistes Galiléens, pendant qu’ils offraient un sacrifice. Est-ce une punition divine ? Jésus évoque alors lui-même le cas de dix-huit personnes tuées sous l’effondrement d’une tour à Jérusalem, avant de conclure : « Pensez-vous qu’ils étaient de plus grands pécheurs que tous les autres ? Eh bien non, je vous le dis ; et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous comme eux » (Lc 13,1-5). Un peuple, un homme, un dirigeant, a toujours besoin de conversion, de se remettre constamment en cause, pour se renouveler, pour transformer sa vie et par voie de conséquence la vie des autres. C’est à cette condition que l’on conjure la fatalité du malheur et tous ses risques d’autodestruction. Se convertir signifie d’abord se tourner entièrement vers Dieu, ainsi que l’exprime le prophète Jérémie dans sa supplique : « Convertis-moi, Seigneur, que je revienne à toi mon Dieu » (Jr31, 18) Croyants et chrétiens, nous savons que notre vie est dans les mains de Dieu, tout comme nos familles, notre peuple, notre nation. En Lui nous avons « le mouvement et l’être » (Ac 17,28). Rien n’arrive, rien ne se fait qui échappe à son auguste regard. C’est donc vers Lui que nous devons nous tourner, ainsi que nous l’avons toujours fait par le passé surtout dans les moments difficiles. Car « en dehors de lui, nous ne pouvons rien faire » Jn 15, 5). Seul Dieu, le tout-puissant, peut nous transformer de cœur et d’esprit, seul il peut nous indiquer les voies et moyens, nous donner force, courage et persévérance, pour faire du Bénin, terre bénie de nos Ancêtres, la nation unie et prospère pour tous ses Fils et Filles. Voilà pourquoi, comme nous y invite le Message final du dernier Synode pour l’Mrique, il nous faut « considérer toute chose à la lumière de la foi » ; tant il est vrai que la réconciliation des peuples n’est possible que dans la mesure où chacun se réconcilie avec son Dieu, agit et vit sous son regard d’amour et de vérité. Renouer avec l’esprit de la conférence nationale La première démarche de renouvellement personnel et collectif nous semble être de renouer avec l’esprit de la Conférence Nationale, cette immense grâce que le Tout­puissant a faite en 1990 à notre cher Pays au bord du gouffre. Qui donc peut douter que cette Conférence est un pur Don de Dieu, un Evénement fédérateur de notre Nation, un Acte fondateur de notre Renouveau démocratique, un sanctuaire des valeurs sacrées de notre Etat de droit ? On comprend que dans son Préambule notre Constitution reconnaît que cette Conférence a redonné confiance au Peuple et permis la réconciliation nationale. Renouer avec l’esprit de la Conférence signifie pour chaque citoyenne, chaque citoyen intérioriser les principes de base qui fondent ses grandes décisions et continuent d’orienter nos Institutions. Vingt ans de pratique en ont montré les atouts autant que les limites. Il nous faut en renforcer les acquis, et en corriger de manière consensuelle les insuffisances. La Conférence Nationale tout comme la Constitution du 11 décembre 1990 qu’elle a générée représentent le véritable rempart de notre Renouveau démocratique ; et c’est bien la conformité à leur esprit de défense et de promotion du bien commun qui pourra contribuer à restaurer la confiance, entre nous et à créer un climat de paix. Se convertir à l’éthique et à la spiritualité du pouvoir politique « Tout est politisé chez nous ; c’est la politique qui tue ce pays », entend-on dire souvent. Des propos que semble confirmer le mauvais jeu politique auquel se livrent nombre d’acteurs. La politique est perçue dans l’opinion comme le raccourci immoral pour disposer sans vergogne de l’argent du peuple, pour user, des trafics d’influence, pour abuser du pouvoir. On le voit, il urge de former les consciences à l’éthique et d’abord à la spiritualité du pouvoir politique. Celle-ci a trait au nécessaire rapport du pouvoir politique avec la foi en Dieu. La foi est l’instance qui donne sens et valeur à notre existence, à tout événement de la vie personnelle et sociale. Le Pape Jean-Paul II disait que « la foi doit éclairer et dynamiser tous les secteurs de la vie ». Cela signifie qu’elle a quelque chose à voir, à faire, à faire vivre dans ce secteur important de la vie sociale qu’est la politique.
L’homme a été créé par Dieu pour s’organiser en communautés humaines, pour s’engager dans la transformation du monde et donc de son pays. C’est au nom de sa foi que tout croyant doit aimer son pays et y agir pour en faire, comme dit l’Ecriture « le ciel nouveau et la terre nouvelle où règnera la justice » (2P 3,13). Voilà pourquoi le bienheureux pape Jean XXIII écrivait : « A tout croyant, il revient d’être dans le monde d’aujourd’hui comme une étincelle lumineuse, un centre d’amour et un ferment pour toute la masse. Cela, chacun le sera dans la mesure de son union à Dieu ». Du coup, notre foi en Dieu devient la règle morale de toute action politique. Ainsi, si Dieu donne le pouvoir, celui qui le détient ne sera fidèle à son Dieu qu’en le gérant selon la volonté divine. Il s’ensuit que toutes manœuvres politiciennes de roublardises, de faux-semblants, etc. violent la spiritualité du pouvoir politique et s’opposent à son éthique. Certes, le Christ ne nous a pas révélé comment nous organiser politiquement. Lui-même s’est refusé à se servir du pouvoir politique pour étendre son Royaume. Pourtant n’importe quel choix politique, n’importe quel agir politique n’est pas nécessairement conforme à l’idéal évangélique, c’est-à-dire au respect de la dignité de tout homme, à la bonne gestion du bien commun et à sa juste répartition. Paul VI écrivait à ce propos que « prendre au sérieux la politique à ses divers niveaux, c’est affirmer le devoir de l’homme ... de chercher à réaliser ensemble le bien de la cité, de la nation, de l’humanité. La politique est une manière exigeante de vivre l’engagement chrétien au service des autres ». Pour sa part, le pape Benoît XVI a récemment souhaité que surgisse une « nouvelle génération de personnalités politiques catholiques qui soient sans complexe d’infériorité ». Cela implique, précise-t-il, « un chemin de formation intellectuelle et morale qui, en partant des grandes vérités sur Dieu, l’homme, le monde, offre des critères de jugement, des principe éthiques pour interpréter le bien de tous ». Et de conclure qu’il s’agira de former les consciences chrétiennes dans un esprit de service et dans la cohérence avec la foi professée. Au total et pour restituer à l’activité politique sa noble vocation de service, le chrétien béninois devra être désormais de ceux qui, au risque d’un échec apparent et provisoire, ont le courage de se battre politiquement en toute vérité, à cœur ouvert et à visage découvert. Face à la lutte fratricide pour le pouvoir et la soif de l’avoir, il se doit d’être le fossoyeur de la haine et de la corruption, le veilleur et la conscience de la nation, le prophète de l’Espérance. Se convertir de cœur et d’esprit « Le cœur de l’homme est rusé plus que tout et pervers », s’exclame Jérémie (Jr 17,9). Car, précise l’Evangéliste, « c’est du dedans, du cœur des hommes que sortent les desseins pervers ... toutes ces mauvaises choses sortent du dedans et souillent l’homme » (Mc 7, 22-23). Ce dedans sournois, nous savons bien l’exprimer dans nos langues locales en proverbe populaire : « Les dents rient mais le dedans du ventre est tout autre ». Il en est ainsi de tous les hommes de tous les temps. Nous ne sommes pas pires ni meilleurs. Mais nous sommes conscients d’être béninois, au point de qualifier nos propres travers de « béninoiseries », cette manière d’être et de vivre qui traduit un cœur et un état d’esprit peu recommandables.
C’est au-dedans qu’il faut rompre avec :

 L’art de la ruse, de la roublardise, du double langage qui est un système de mensonge sécuritaire, l’autre étant a priori perçu comme une menace pour mes intérêts personnels, comme un ennemi potentiel. Or, comme le dit l’apôtre Pierre, il nous faut « rejeter toute méchanceté et toute ruse, toute forme d’hypocrisie, d’envie et de médisance ... afin de grandir pour le salut. » (1Pi 2, 1.2)

 L’allergie au bien de l’autre qui secrète le mal gratuit de la sorcellerie, de l’envie, de la jalousie, un mal marqué par la sentence du « moi ou rien ». Cette mentalité ravageuse est à la source des dossiers et avancements bloqués, du manque de solidarité entre Béninois tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Elle explique aussi pourquoi l’on se méfie les uns des autres, au point d’avoir peur de manger et de boire même chez ses propres amis.

 La culture du chacun pour soi, du « ôte-toi de là que je m’y mette ». On préfère savoir et avoir seul, être le seul heureux, plutôt que de rendre les autres également heureux. Que de tradi-thérapeutes et d’initiés aux traditions ancestrales ont disparu sans avoir voulu léguer leurs secrets. Toutes ces « béninoiseries » et d’autres encore n’aident visiblement pas à construire des relations fraternelles sincères ni à se mettre ensemble pour édifier une même nation. Que faire de bien et de juste et de vrai dans notre pays si par nos mentalités et comportements nous continuons à entretenir des entraves stérilisantes à l’amour et à la paix. C’est pourquoi, comme le dit le Sage biblique : « revenons au Seigneur du fond du cœur et de toute notre âme pour agir dans la vérité devant lui » (Tb 13,6 ; cf Jr 18,11).
CONCLUSION
Béninoise, Béninois, que veux-tu faire de ton Pays ?

 Tu feras de ton Pays ce que Dieu a voulu faire de toi : son Enfant dont la raison d’être ou la vocation est de transformer le monde qu’il a créé, la Patrie qu’il t’a confiée (cf Gn 1,26-28).

 Tu feras de ton Pays ce que tu veux faire de toi-même, de ton avenir, de ta vie : un Destin de bonheur pour lequel tu es décidé à te battre jusqu’au dernier souffle.

 Tu feras de ton Pays ce que tu voudras faire de tes enfants, de tes frères et sœurs, de tes parents : une Famille soudée où l’on se soutient les uns les autres pour la réussite de chacun et de tous.  Tu feras de ton Pays ce que tu désires faire de ta maison, de ton lieu de travail, de ton milieu d’amis : un havre de paix, où l’on se respecte les uns les autres et se refuse à toutes formes de violences, de rébellions, de séditions, dans la maîtrise de soi. Car, « on a beau avoir du sang rouge au ventre, on crache pourtant de la salive blanche ».

 Tu feras de ton Pays ce que tu auras fait de ta foi en Dieu. Cette foi, si tu l’as gros comme un grain de sénevé, te rendra capable de soulever avec tous les autres croyants les montagnes d’obstacles qui nous empêchent d’aller de l’avant. Que ce Dieu Tout-puissant féconde tes efforts de citoyen et de citoyenne ! Qu’Il bénisse de toutes ses grâces cette année nouvelle que son Amour t’offre pour la paix dans ton cœur et dans ton pays ! Qu’il te protège et te soutienne par son Fils Jésus Christ Notre Seigneur dans l’unité du Saint-Esprit et sous le regard maternel de la Très Sainte Vierge Marie !
Parakou, le 18 octobre 2010
En la fête de St Luc